L’amour vache
Ah, ça souffrait fort ce soir-là ! L’échine voûtée sur la table, les doigts crispés sur la plume, la langue pendant des lèvres, nos compétiteurs s’élevaient phrase après phrase vers les glaciales sommets des difficultés orthographiques. Et comme écrivait le Marquis de Sade, la souffrance rédactionnelle augmentant, elle s’épanouissait en un plaisir contradictoire et intense. Oui, mais pas coupable, car les invités touchèrent en fin de soirée à la reconnaissance de leurs pairs, à la gloire couronnée par le prix du « meilleur élève de dictée », dont le nombre de fautes est inversement proportionnel à l’étendue de ses connaissances.
L’évènement avait lieu entre les murs du château d’Yverdon, dans la salle utilisée par le Conseil communal lors de ses séances. Cette proximité politique était une petite référence au 1er mai, jour choisi pour la dictée, car les invités, au lieu d’utiliser leurs mains pour brandir des panneaux, les promenaient sur la feuille afin de graver des mots rares. C’était un texte difficile, farci de conjonctifs imparfaits et d’accents circonflexes, c’était la lettre d’amour d’un amant éconduit adressant ses sentiments meurtris et ses afflictions à une méchante maîtresse. C’était l’expression d’un amour vache, fait de passion et de blessures.
Grâce entre autres au soutien de la FLC, le (gros !) bénéfice de la soirée a été dévolu à la Bibliothèque Sonore Romande, qui fête son 50e anniversaire et qui produit des livres audio, plus de 65.000 à ce jour, destinés uniquement aux personnes malvoyantes et dysorthographiques. Afin d’alléger le traumatisme des années scolaires, la lecture de la dictée était confiée à l’humoriste Yvan Richardet. Habillé en Molière, roi de la langue française, et jouant comme Gilles de l’accent vaudois, il fit rire ses « élèves » tout en articulant des mots à la complexité assassine.